«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font suspecter mon cœur, je vous demanderois pour toute grace la permission de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que j'ai reçus.»

«Vous me quitteriez sans regret?—Vous ne le pensez pas, madame: vous avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.—Et qui vous humilie, monsieur?—Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié que vous avez pour moi.—Frédéric, pensez-vous à ce que vous dites?—Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation. Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant que pour elle.—Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps le silence.

«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore sérieux? Est-ce que vous me boudez?—Moi, madame?—Approchez votre siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.»

«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime, et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas, Frédéric?—Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.—Je suis bien aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner la peine de me remercier?»

«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus trouver.—«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui vous devrai de la reconnoissance.»

Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne voudrois de son héritage qu'un cœur tel que le sien.


[CHAPITRE XX.]

Le ruisseau.

Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.