Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit été en mon pouvoir.

Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion. L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une première inclination.

Par coquetterie, besoin ou désœuvrement, je fis la cour à une veuve en possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre, la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie, étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.

Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour; elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à l'honneur de disputer la victoire.

Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches, et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines et du plaisir.

Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce, quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux, plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement. Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari sentimental que comme un amant capable de les payer.

Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies; avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte de la perdre.

Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée. Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup; j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son cœur. Le jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son choix étoit fait.

Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on est sûr du dénouement.