[CHAPITRE XXI.]

Un nouveau personnage.

«Vous approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?»

«Madame, je n'en ai aucun.—Tant pis; il faut qu'un homme tienne à quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour les autres ni pour soi.—Songez à ma position, madame; j'ignore qui je suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me distinguer.—Pauvre enfant!—L'état militaire auroit été fort de mon goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger l'humanité.—Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt peut-être.—Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul événement qu'il me serait impossible de supporter.—Mon ami, le temps approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?—Votre bonté est toujours la même.—Vous évitez de me répondre; vous craignez de m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois vous conviendroit-elle?—Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de m'égarer.—Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière diplomatique?—C'est à quoi je n'ai jamais pensé.—À mon avis, c'est le seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on effleure tout, on ne sait rien. Étudier les mœurs, les lois, les intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est, dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances. Êtes-vous de mon sentiment?—Oui, madame.—Parmi mes parens, il en est un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.—M. de Miralbe? m'écriai-je.—Oui, Frédéric.—Mais, madame, vous ne l'estimez pas.—Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre comment vous devez traiter avec lui.

«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité. Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son cœur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières volontés.»

«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.»

«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils tiennent à son cœur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère. Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se livre avec confiance.»

«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit s'élever maintenant?»

«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de Valmont, sa nièce?»

«Oui, madame.»