«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un cœur aussi tendre que le sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.»

J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite, on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi, elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse, c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire, quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute, on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux; c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit un motif de désespoir.

Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe, puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois: mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier, m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit pas dans l'intention de devenir meilleur.


[CHAPITRE XXII.]

Les principes.

Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant. Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte, ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et sur mes principes.»

Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne. Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage; et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son tyran.

«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de m'arracher à cette affreuse situation.»

Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie; car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.»