Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter, plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement; enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon cœur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes, à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime, l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres, l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il n'étoit pas dans ses principes...
La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas! c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois, à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter, dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit vivre sans manquer à ses principes.
J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous, mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis Philippe.
Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade; je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels! que votre cœur est bizarre!
«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous trouvez-vous, monsieur?—Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.—Je m'en doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous descendriez chez elle.—Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il devine toutes mes pensées.»
Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors. Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser, j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.
À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.
«Non, monsieur.—Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi qui veux sortir.—Oui, monsieur—Eh bien! ouvrez donc.—Non, monsieur.—Lekman, vous m'impatientez.—Ce n'est pas ma faute, monsieur.—Je veux sortir.—Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour personne.—Cet ordre ne me regarde pas.—Si, monsieur, vous particulièrement.—Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.—Non, monsieur.—Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre tête.—Je n'ai pas les clefs.—Vous n'avez pas les clefs!—Non, monsieur.—Où sont-elles donc?—Dans la chambre de M. Philippe». Je n'eus plus la force de proférer une parole.
Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et, dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté.
Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur; aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui, et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort, et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous, sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir seul guidera ma main.—Monsieur, pensez-vous...—Les clefs Philippe, les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.—Eh bien! malheureux, dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.