[CHAPITRE XXIII.]

Je m'en étois quelquefois douté.

Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi, Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler; madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression, que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois jours: on peut juger de ce que je souffris.

Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer ma bienfaitrice; je me tus.

Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne. Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous, mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de Philippe, qui revint presque au même instant.

J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude. Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes:

«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...—Ce titre me fait mal, lui dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié. Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?—Est-il vrai que vous m'aimiez encore?—Mille fois plus que jamais.—Vous ne rougissez pas de votre naissance?—Je ne rougis que du crime que j'ai été au moment de commettre.—Et si l'imprudence que j'ai faite en vous révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive des bienfaits de madame de Sponasi?—Ma conduite envers vous la forcera à me conserver son estime.—Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre cœur; maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.—Quelle qu'elle soit, je fais serment de l'accomplir.—Eh bien! jurez que jamais vous ne m'appellerez votre père.—Cela est impossible.—Songez, Frédéric, aux conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence. Philippe me prit la main, et continua.

«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne m'appellerez jamais Philippe sans que mon cœur ne me dise tout ce que ce nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante: le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que j'exige de vous.—Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous ne serez jamais que mon ami.—Soyez-le toujours, me répondit-il en m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la plupart des pères.»

Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir. Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens une contradiction plus facile à deviner qu'à définir.