Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.

«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé partit, et me blessa, mais assez légèrement.—Ne me trompez-vous pas, mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.—Ce n'est point de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi, je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois. Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins, et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse, le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus.

«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement, au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.»

Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter.

«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue madame de Valmont?—Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?—Oui, mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.—Il me semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je savoir comment vous avez connu mes projets?—Par un abus de confiance que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel, je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées, qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ, indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous savez quelles en furent les suites.»

Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion.


[CHAPITRE XXIV.]

Histoire de Philippe.

Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis. L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi.