«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.»
«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?»
«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle, qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose l'avouer à personne, pas même à moi.»
Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois accablé des miennes.
«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.»
«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la mienne pour son bonheur.... et le vôtre!»
Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir.
«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.—Elle a paru d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi (puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que son cœur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime, qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut consentir à vous voir.»
«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il possible d'avoir un cœur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste, dans une position...? Pardon; j'oubliois...»
«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite, qu'elle soit ma récompense.»