«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses, que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment.
«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence; mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui, dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses mœurs. Plus j'avançai en âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je vins tenter la fortune à Paris.
«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante, misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée, moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en faut pour un pareil emploi.
«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous.
«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée, rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre.
«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu. Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui qui en étoit l'auteur.
«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera si elle prétend vous éloigner d'elle.
«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le cœur trop sensible pour se porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des regrets.
«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère, et j'employois, pour satisfaire mon cœur, des déguisemens qui la mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent pu faire naître.
«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous. Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et lui donner peut-être des rivaux dans mon cœur. Frédéric, croyez-moi, depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous.