«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.—Dites-le-moi, mon ami, de grace.—Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable, puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées, rapproche les distances qui nous séparent.
«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter), lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je crus devoir y manquer...»
Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de motifs de reconnoissance!
[CHAPITRE XXV.]
L'entrevue.
Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, mon père. Ma bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et tendres se succédoient dans son cœur, et les résolutions les plus contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois, soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point dans les détails que je lui en demanderois.
«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle; quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»
Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec complaisance.
Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit... son valet-de-chambre.