Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon cœur la donnoit à madame de Sponasi.
Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission. J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit, à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine; Philippe en parut aussi consterné que moi.
«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni son esprit ni son cœur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur. C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son cœur; mais il faudroit de l'adresse.»
«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle consent à la lire.»
Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.
J'écrivis.
«madame,
«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le cœur conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible, mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité: jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!) Frédéric ne formera des vœux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens, et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et des souvenirs, vous rendroit favorable à mes vœux. Vous pouvez tout pour mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»
Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant.