«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être pour moi. Je vous attends.»
Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois. Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de suite son fils.
«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon cœur. Je suis votre mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric, vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux.
«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me pardonnes?»
«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.—Appelle-moi ta mère, je le veux, je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de ma vie à la contrainte.»
«—Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux méritée.»
«—De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à des étrangers?»
«—Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres vœux que ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?»
«—Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans.
«—Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore desirer?» «—Bon fils! bon Frédéric! excellent cœur! répétoit-elle en m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes biens...»