«—Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits, dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois dans son cœur, et je lui ai obéi.»
«—Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric, tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot seule, sa figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon cœur; c'est à vous seule que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant, je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et tranquille qui l'abandonnoit si rarement.
«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir dévote?—Vous, madame!—La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue, comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse, positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti prendre dans celui-ci.»
[CHAPITRE XXVI.]
Elle finit comme une sainte.
Il y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance. Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur; et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.
Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit, sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes, les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame. N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle trouveroit du repos.
Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous viendrez avec moi, Frédéric?—Oui, madame.—Rien ne vous attache plus à Paris?—Absolument rien.—Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être aimée a été l'objet de tous mes vœux. Que l'on parle mal de mon esprit, je l'abandonne; pour mon cœur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la renfermerais dans ce peu de mots: «Elle a fait des ingrats, et n'a jamais eu d'ennemis.»
Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude, mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à quitter, qu'une femme qui a des principes.