Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles, et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi du plus profond de leur cœur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir les êtres auxquels on s'intéresse?

Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce d'amitié que lui portoit sa famille.

J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens. Au nom de sacremens accollé avec celui de madame de Sponasi, un sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance. Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les médecins de faire entendre raison à ma bienfaitrice: ce fut l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise.

Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une indiscrétion.

Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine articuler.—Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et reconnoissez du moins l'existence de Dieu.—Ce n'est point là la difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main; elle la porta sur son cœur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:

«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot. Depuis elle ne parla plus.

Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent; on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte. J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens.


[CHAPITRE XXVII.]

Mon bilan.