L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption entre les mains d'un protecteur.
Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une sœur, mariée assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que, ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en seroit comptable à personne, et son cœur, guidé d'abord par un mouvement de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la réussite surpassa son attente.
M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit 1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame de Florvel sa fille.
Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa sœur d'une partie du produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses résolutions, promit à la sœur de M. Durmer de lui remettre chaque année 1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable, qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.
Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune; mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour. Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis; elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.
«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.—Et s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui dusse le sacrifice de mon bonheur?—Libre presque en naissant, je ne peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre obéissance sera toute à notre avantage.—Adèle, l'amour peut-il être juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais renoncer au bonheur que j'attends avec vous.—Et moi, croyez-vous que j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre avantage, je ne balancerois pas un instant.—Quand on aime si raisonnablement, on n'aime guère.—Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors qu'aimer raisonnablement est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.
Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de s'opposer à mes volontés.
«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»
Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.
Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon... ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois, qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon épouse, et non pas ma maîtresse.