[CHAPITRE XXX.]
Encore Adèle.
Adèle étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître; et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens.
lettre de m. durmer
«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre bonheur seroit ma récompense.
«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des attaques de la société.
......................
«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le moment où vous deviez vivre.
«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe, la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne voudroit se charger de la faire. Est-ce l'amour pour la retraite? Je crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes, courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer par-tout que l'ennui.