[CHAPITRE XXXI.]

Un événement.

Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à la sauver des dangers du monde.

Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter l'admiration. La simplicité de ses mœurs tournoit au profit de sa beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle: bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris, cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.

Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès: elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un cœur qui n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans que nous en parlassions.

Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle, plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère, saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une sœur en minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de Nangis.

Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations; pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée. De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré.

C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le cœur de mon Adèle; elle trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.

«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère, dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon cœur, que je jure de n'être qu'à vous.»