Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes: mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.
Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre. Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être.
Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe. Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que moi.
«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe, il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»
Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans mon cœur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser Philippe de s'expliquer davantage.
M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi, peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.
[CHAPITRE XXXII.]
Correspondance.
adèle à frédéric.