Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M. de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à retarder la reddition de ses comptes.

Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à votre bonheur.

Adieu, ma chère Adèle.

Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est au pouvoir de personne.


[CHAPITRE XXXIV.]

adèle à frédéric

Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas! je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses, qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.

Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime. Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère, les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident.

Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance, entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens; mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine; et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?