Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.

«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois pas son juge.—Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.—Il a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y a un droit des gens.—Rien n'est sacré pour lui.—Ah! monsieur, vous n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le cœur le plus sensible a pu seul le tracer.—Dites le désir de me faire passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.—Pourquoi le supposer, monsieur?—Parce que j'en suis convaincu.—Cependant vous ne pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi, dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition adroite à la haine que vous avez pour lui.—Adèle, vous servez-vous du nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?—Toujours des suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.—Votre mère n'a que trop mérité son sort.—Monsieur, lui dis-je en me levant, ne troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du respect que je vous dois.»

Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus respectables de la nature et de la société.

Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre, j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde; cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est l'arrêt de leur perte.

M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que dans un pays où il y avoit des mœurs, on ne devoit pas permettre le divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement, disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit raison.

Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle.


[CHAPITRE XXXV.]

adèle à frédéric.

Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour, moi je l'envisage comme une injure.