Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment bien difficile à maîtriser quand le cœur s'y est livré avec plaisir.
Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse, moi? Oh! non: mon cœur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches, que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser.
On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure?
Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son cœur paternel, et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage.
Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens; mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous estimez beaucoup mes prétendans.
Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté:
«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.—Je n'en suis pas étonnée, monsieur.—Il n'y a guère de modestie dans votre réponse.—Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je pas une riche héritière?—Oh bien! je puis vous assurer que les sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre cœur que l'on en veut.—J'en suis très-reconnoissante.—Je crains bien que cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le mien.—Pourquoi donc, monsieur?—Vous refuserez tous ceux qui s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.—Je vous en remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur hommage.—Votre cœur n'est-il pas engagé?—Cela est vrai; mais comme le choix de mon cœur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez romanesque pour faire vœu de vivre dans les larmes et dans le célibat.»
Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible: «Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.—Je suis charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.—Non, monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.—J'ai donc tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?—Si vous voulez que je reste fille, vous n'avez pas tort.—Mais on sait que vous avez été au moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez encore.—Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez interrogée, je suis surprise que mon amour constant soit un bruit général.—Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous marier?—Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la barbarie de rejeter tous les vœux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.—Ce que vous dites-là me fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon discours, étoit une véritable peine.
Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre.
Mais je vous dois une autre confidence.