On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les respecteroit-on davantage.

M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont.

Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi: voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne.


[CHAPITRE XXXVII.]

adèle à frédéric.

La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes vœux; je suis débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour davantage.

La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire une sans consulter le cœur de sa fille.

Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation.

Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation.