M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit vrai que j'aimasse M. de Farfalette.

«—Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée à être son épouse.—Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui un sentiment de préférence?—Il jouit d'une réputation très-brillante; d'autres que moi pourroient en être séduites.—Vous éludez ma question, Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour lui.—Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma vie.»

Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:

«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.—Non, pas un consentement formel. Vous savez que le cœur d'une femme se nourrit de deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard, ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris, monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire de sa famille.—Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son caractère?—Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux pour moi de trop l'écouter.—Qui peut donc vous décider en faveur du marquis?—Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.—Vous risquez d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.—Il me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas d'autres.—Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.—Ce n'est pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me voir former un établissement: je ne dois pas balancer.—Je vous ai déjà dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil sacrifice.—Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M. de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une conséquence nécessaire.»

M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit les mains, et me dit:

«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des principes; c'est à eux que j'en appelle.—Je vous suis très-obligée, madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M. Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main contre le vœu de mon cœur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour pour lui.—Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous faire apprécier son caractère.—Je vous réponds, monsieur, que je l'avois apprécié avant cette confidence.—Et vous ne tremblez pas de l'épouser?—Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi, j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai, et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets, nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de chose près, le sort qui nous attend.—Adèle, vous me glacez d'effroi.—Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.—En vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.—C'est sans doute, monsieur, parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?»

Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère, et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante et sévère.

«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les devez-vous aussi à M. Durmer?—Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de mon estime et de mon amour.—Ne me devez-vous aucune soumission, à moi?—Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.—M. de Farfalette ne me convient pas pour gendre.—Refusez-le, monsieur, et je garderai le silence.—J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui avez donné sans mon aveu.—Je ne lui ai point donné d'espoir.—Il s'en fait gloire cependant.—Son caractère est mon excuse: de quoi ne se vante-t-il pas?—Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté avec plaisir.—Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près semblable à celui qui l'attiroit vers moi.—Ainsi, en le remerciant de la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le refusez.—Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit.

«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus; mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde. J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et me retirai.

Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à l'amour que j'ai pour vous.