Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi; plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition, avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y pensois à chaque instant.

Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour, il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage, qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en avoir besoin.

En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre maison dont la société nous étoit commune.

Voici sa réponse.


[CHAPITRE XXXIX.]

adèle à frédéric.

C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris, puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis triste, c'est tout ce que je sais.

Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez, je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger votre absence.

M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère.