Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être, mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.
Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban, oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami, étoit-ce du peintre ou du modèle?
«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses mœurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la faveur.
«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus grand obstacle à la fortune.
«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire.
«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat à sa protection.
«Abandonné à lui-même, il a le cœur excellent; et comme son amour-propre le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à d'autres. Il ne fait le mal que par vanité.
«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.»
Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier, que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la mort doit combler tous les vœux qu'il adresse à la fortune.
On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père, quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé; et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il, pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son cœur; et, soit par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente disposée à aimer.