La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité.

Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à être heureux qu'à soixante ans!

M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai, mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.

Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.

Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce: l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a brouillés.

Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.


[CHAPITRE XL.]

C'étoit bien difficile à dire.

J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre, élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc, et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse, encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur presque sans nuage.