Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un homme devenu cher à tous les habitans.
«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre humanité.—Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune, puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu de bien que je fais.—Vous croyez donc les paysans dépourvus de sensibilité?—Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs vassaux.—Les François redoutent l'ennui.—L'ennui naît de la continuité des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la ville qu'à la campagne.—Vous ne vous ennuyez jamais?—Jamais. En pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?—Ma foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir l'air au moins de ne pas s'ennuyer.—Eh bien! nous voilà d'accord. Une suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on ne se les étoit pas exagérées d'avance.—Oui, mon ami, dit madame de Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des mœurs simples, un bon cœur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à votre place n'éprouveroient que des regrets.»
«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même. L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...—Si nous eussions connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions.
Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre.
«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi, mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un: ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît très-raisonnable.—Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.—Cela est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent: si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles: «Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire; mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire; quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est usée, et c'est un malheur.—Un malheur, monsieur! Vous disiez tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.—Mon ami, ne confondons point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili, l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut asservie.—Les mœurs étoient alors corrompues.—Et qui nous assure que la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus, d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»
Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser. Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause. J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une discrétion que j'étois forcé d'admirer.
Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous l'êtes plus qu'homme que je connoisse.—Croyez-vous, me répondit-il, que mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on est bien foible.»
Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami, adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne redouterez plus rien de l'avenir.—Que gagneriez-vous à me nommer votre père? me répondit-il tristement.—Tout ce qu'un cœur comme le mien peut desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.—Parlez, jeune homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous, je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de chose.»
Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets de mon cœur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il pouvoit le faire disparaître.
«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse; il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux de la nature.—Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.