«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi, que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi. Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes traits; vous ne m'aimez donc pas?—Je crains de voir mon espoir anéanti; je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux des hommes.—Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en serai plus affligé que vous.»
Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre conversation.
«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et nous verrons s'il est possible de nous entendre.—À demain, lui répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.
[CHAPITRE XLI.]
Le complot.
Aussitôt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première.
adèle à frédéric
«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert. J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M. de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès.
«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire, il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens. Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne seroient-ils pas leurs victimes?