«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe a traité la sœur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.

«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets, sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié, qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit pas encore revenu.

«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout, et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas nommé.

«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval, de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à attendre que l'ordre arrivât.

«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit, venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.

«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je l'attends encore.

«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence. L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette nouvelle portera le désespoir dans votre cœur, m'ont empêché de faire la moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous, un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable. Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est attachée à la vôtre.

philippe.

P. S. «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours, quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante, à Nevers.»