[CHAPITRE XLII.]
Explication.
Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage; j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M. de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non, non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui me l'ont ravie.
Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur, eussent pu se prolonger jusqu'à toi.
Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle. M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut, m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour briser tout mon être.
«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de notre fils aller jusqu'à votre cœur, et y porter un rayon d'espérance! Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons; madame de Montluc ne me désavouera pas. «—Non sans doute», s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux, et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma reconnoissance.
Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le cœur d'un amant n'est jamais fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser ses chaînes.
J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de nouveau.
Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de Philippe.
«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle paroissoit assez calme.