«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu prendre.
«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a demandé si l'on vous attendoit bientôt.
«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez à la campagne, il a laissé son nom.
«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand je pourrai partager et adoucir les vôtres.
«Philippe.»
Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne. Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute. Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.
À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore lorsqu'elle étoit indigne des vœux d'un honnête homme. Ma surprise ne peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa sœur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence. Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le cœur; on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.
«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.—Des lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?—Non.—Eh bien! elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont, sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée. Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est), n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les cœurs généreux?—Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»
Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre l'accusoit.
La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans quel lieu on avoit conduit sa sœur; je lui répondis que oui: il me sauta au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma sœur pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre but. Acceptez-vous l'association?—De tout mon cœur, lui dis-je: soyez mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger du plus cruel de ses ennemis.—Qui? me demanda-t-il: mon père?—M. de Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir des lettres de votre sœur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner; c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend mon repos.—Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi qui m'expliquerai: je peux venger ma sœur sans la compromettre davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour témoin.—Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais ne perdons pas une minute.»