Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit. Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.
Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon, on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que lui refusoit son courage.
M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez ma sœur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des femmes: j'ai gagé contre celle de ma sœur; ai-je perdu, gagné? Décidez, et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé; Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi. «Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.
«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des lettres de ma sœur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider. Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans cette affaire?—Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur. Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont d'elle, en aura...—Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de Miralbe, ne...—Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma sœur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal; l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir, il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la destinée de ma sœur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je l'estime trop pour douter de sa réponse.»
La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il résulta les éclaircissemens que voici.
Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:
«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»
Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société, parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la sœur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit pas besoin d'explication.
Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres attribuées à sa sœur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de douter du cœur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.