[CHAPITRE XLIV.]
Projet détaillé.
«À présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les miennes; elles sont simples.
«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon.
«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera point cachetée: on ne peut agir plus loyalement.
«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma sœur, sauf à retrancher ou ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.»
Il prit une plume et écrivit:
«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense. Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon cœur!
«De Miralbe.»
«Je compte assez sur l'intelligence de ma sœur, me dit Henri, pour être persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin? Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.—Pourquoi n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...»