Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains, soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses vœux sont exaucés. Au bas, nous écrirons: Dessiné d'après le tableau du cabinet de M. Frédéric de T... Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange, une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le chœur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus loin. Je vais écrire à ma sœur; ma lettre vous dira le reste. Si vous craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être bref.»
J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri: il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre.
henri de miralbe à adèle.
«Ma chère sœur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous n'en manquez pas.
«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des enfans: je vais vous en indiquer l'usage.
«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on est foible à son aspect.
«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye pour entendre un bruit un peu violent.
«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien entendu.
«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets, marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la; forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là.
«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.