«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la prudence de l'amitié.

«Maintenant, ma sœur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à Versailles, chez M. de Saint-Alban.»

Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne se déconcerta pas, et me fit signe de continuer.

«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je confierois votre destinée au sort de votre amant.

«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»? Pardonnez-moi, ma sœur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.

«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion, c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités? Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un caractère qui a excité son admiration.

«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au cœur d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe, je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre, l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin.

«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir.

«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse, envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre témérité, je me chargerai du blâme.

«Henri de Miralbe.»