A MA MÈRE
MEIS ET AMICIS
INTRODUCTION
La question du Suffrage des femmes qui, jusqu’à nos jours, n’avait eu en France que les honneurs d’une presse inconnue du public, les journaux féministes, ou n’avait été dans son ensemble qu’un pur mouvement littéraire, vient de prendre, grâce aux excentricités retentissantes des suffragettes anglaises et aux réclamations plus calmes et plus sensées des françaises, une importance qu’il serait peut-être téméraire de vouloir dissimuler.
De tous côtés, dans les journaux, les revues, en librairie, au théâtre, dans les conférences, le féminisme est le sujet pour ainsi dire obligatoire, la dernière nouveauté, l’inédit. Les hommes féministes, sans souci de leur dédoublement, comme les Hervieu, les Jules Bois, les Sembat, les Marguerite, ne craignent pas d’apporter à cette cause l’appui de leur haute compétence et de nous présenter, telle qu’ils la rêvent, la femme de demain: l’égale de l’homme. Au Sénat, des hommes éminents se font les porte-drapeaux des revendications du sexe faible; à la Chambre, de véritables discours féministes sont prononcés. Le cabinet de M. Briand, président du Conseil, s’ouvre devant Mme Schmall, une des plus sympathiques représentantes de ce grand mouvement. M. Fallières, président de la République, n’hésite nullement à proclamer ses sympathies pour les Eves nouvelles. En un mot, le féminisme est à l’ordre du jour. C’est une Révolution, comme on l’a dit, mais une Révolution sans R.
La bataille est engagée. D’un côté, quelques femmes convaincues et sincères dont l’idéal est de devenir des hommes; de l’autre, un public indifférent, ne connaissant la question que par les caricatures, les calembours et les plaisanteries des journalistes, riant de l’étrangeté paradoxale de ces prétentions et, bonhomme, acceptant, ironique et amusé, ce tournoi du divorce des sexes.
L’attaque est alertement menée par les suffragettes, soutenues parfois par des hommes au talent incontestable. Impassible, Monsieur Tout-le-Monde assiste à cette lutte sinon imprévue, du moins étrange.
Parfois des mots cruels traversent le champ de bataille des journaux, des livres, des revues ou des salles de conférence:
«Les féministes sont les laissés pour compte de l’amour»[1].