Voici ce que disait pourtant le vieille femme:

—C'est en vain que j'ai cherché mon fils, le Castor-Pelé, parmi les guerriers qui ont amené ces captifs. Ne le reconnaissant pas d'abord au milieu du parti qui revenait avec Griffe-d'Ours, j'ai cru que mes yeux vieillis ne pouvaient plus reconnaître mon fils chéri. Hélas! ma vue n'est que trop bonne et ne m'avait point trompée. Le soutien de ma vieillesse est resté là-bas et dors sous la terre des Français. Que vais-je devenir, moi qui suis maintenant seule au monde? Qui m'apportera le bois pour entretenir le feu de ma cabane? Qui pour soutenir les derniers jours de ma douloureuse existence, ira chasser dans les bois le caribou rapide et pêcher le poisson sur les lacs lointains? Personne! et je devrai mourir de faim, si les vieillards du conseil, les guerriers et les jeunes gens ne me permettent pas d'adopter ce visage pâle pour mon fils.

Elle montra Mornac de sa vielle main ridée.

Un murmure désapprobateur courut dans la foule et les jeunes gens désappointé brandirent leurs couteaux d'un air décidé. Griffe-d'Ours ne paraissait pas un des moins déterminés à se défaire de Mornac. Les raisons ne lui en manquaient pas.

Le plus vieux des anciens de la nation qui se tenait au bas de l'échafaud dit alors:

—Depuis quand les jeunes gens d'Agnié refusent-ils de se soumettre aux usages établis? La mère de Castor-Pelé veut adopter le jeune visage pâle pour remplacer son fils tué sur le sentier de guerre, que sa volonté soit satisfaite. Jeunes hommes, détachez le prisonnier. Il est libre.

Les jeunes gens rengainèrent leurs couteaux et se mirent à délier
Mornac.

Celui-ci l'air ébahi, les regardait faire, et se demandait quel genre de tourment allait remplacer ceux qu'il venait d'éviter.

Ses liens étant tombés, comme il ne bougeait point, Griffe-d'Ours lui dit froidement:

—Si le visage pâle comprenait le langage des Iroquois, il saurait qu'il est libre. Cette femme qui vient de parler t'adopte pour son fils que tu as tué; c'est la coutume. Va-t'en habiter avec elle et montre-toi aussi bon fils que le Castor-Pelé dont tu porteras désormais le nom. Seulement sache bien que si tu essayes de te sauver, rien alors ne saurait te soustraire au supplice du feu.