«Outre les charmes de sa personne elle avait de la fortune, et se trouvait orpheline et fille unique. Il était notoire qu'elle avait de grands biens en Bretagne. Vous pouvez vous figurer qu'elle ne manquait pas d'adorateurs. Tous les beaux muguets de la cour s'empressaient autour d'elle et l'accablaient de leurs déclarations plus ou moins intéressées, mais toutes des plus passionnées. Ce que je vous en dis je ne le sais que pour l'avoir entendu raconter par la suite; car je n'étais alors qu'un enfant.

«Parmi les gentilshommes les plus assidus auprès de mademoiselle de Kergalec, le comte de Richecourt et le baron de Vilarme étaient les plus empressés.

«Vous vous rappelez combien votre père, mon oncle vénéré avait la tournure et les traits distingués; et vous savez aussi bien que moi si Vilarme a dans tout son être quelque chose de sinistre et de repoussant. Mais il avait de la fortune et le comte de Richecourt ne possédait que les grâces de sa personne, de grandes qualités morales et son épée pour tous biens. Aussi d'aucuns, les jaloux, disaient-ils que Vilarme l'emporterait peut-être sur son séduisant rival.

«Votre mère avait l'âme trop belle et le goût trop délicat pour réaliser cette prédiction maligne. Les hommages du comte de Richecourt furent agréés, le mariage fixé et annoncé, et M. de Vilarme éconduit, paraît-il, assez lestement.

«Jaloux, haineux et malappris autant qu'un Turc, Vilarme insulta publiquement le comte pour le forcer de se battre. Celui-ci, dont la bravoure était proverbiale, se garda bien de ne point relever le gant, et la rencontre eut lieu à Saint-Germain et 1613.

«Vilarme reçut en pleine poitrine un grand coup d'épée qui le cloua au lit pour plusieurs mois.

«Sur ces entrefaites eut lieu le mariage du comte de Richecourt et de mademoiselle de Kergalec.

«Quelque temps après Vilarme quitta la France, mais non sans proférer de terribles menaces contre les nouveaux époux qui venaient de partir pour la province et s'en étaient allés passer la belle saison de leur jeunesse et de l'année en leur château de Kergalec, sur les rives brumeuses de la Bretagne.»

—Ici ma narration commence à toucher des faits d'une extrême délicatesse, et je vous prie encore une fois, ma chère cousine, de vouloir bien me pardonner ce que le récit en pourrait offrir de blessant pour votre affection filiale.

«Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion, soit dans ce pays ou en France, de remarquer combien il en est peu qui sont heureux en ménage. En ma qualité de garçon, de militaire et de mauvais sujet (j'avoue ce dernier défaut en toute sincérité de coeur) j'ai pu remarquer, moi, que le nombre des mariages malheureux est effrayant pour ceux qui songent à s'aventurer dans ce périlleux état. N'est-il pas alarmant en effet de constater que les quatre-vingt-dix centièmes des conjoints étaient peu faits l'un pour l'autre, lorsque la mystérieuse lumière de la lune de miel s'étant évanouie, les époux ont vu briller au jour du réveil de leurs illusions, les riches défauts dont chacun voit l'autre subitement orné? Car autant on a besoin de dissimuler, de faire rentrer les angles de ses imperfections, avant le conjugo, autant, après, lorsque la familiarité de la vie commune amène ce laisser-aller fatal aux illusions des amoureux. C'est alors qu'arrivent les regrets traînant après eux la longue et lourde chaîne des douloureuses misères de la vie conjugale. Le mal est irrémédiable, et de ce jour l'inanité du bonheur terrestre est irrévocablement constatée par les conjoints. Voilà ce que je connais du mariage, voilà ce que vous en savez sans doute vous-même, ma chère cousine, et ce que chacun en peut apprendre. Eh bien! ce qui m'a toujours émerveillé c'est de voir que, tous les jours, des gens aussi bien renseignés que nous, s'y laissent prendre, comme nous y serons un jour sans doute pris nous-mêmes, tout des premiers!