«Comme le comte et sa femme n'échangeaient avec la noblesse du voisinage que les visites obligatoires et que l'on connaissait le genre de vie qu'ils menaient tous deux, on prit leur taciturnité pour du dédain, et tous les hobereaux des environs, afin de s'en venger, se mirent à dénigrer hautement leurs illustres voisins de Kergalec. Les commentaires une fois partis allèrent bon train, et, à l'aide des rumeurs qui étaient venues de Paris, vos parents passèrent bientôt pour faire un fort mauvais ménage. Ce qui était faux. Car enfin, si la différence de leur humeur empêchait le comte et sa femme de sympathiser, ils avaient tous deux trop de tact et de savoir-vivre pour se causer d'inutiles désagréments.

«Six années s'écoulèrent ainsi, sans apporter de changements dans la vie du comte et de la comtesse de Richecourt.

«Un soir du mois d'avril 1659, le comte rentra fort pâle au château. Il était sorti seul pour aller voir, du haut de la falaise, le soleil se coucher dans la mer. En revenant par une allée du parc qui séparait le château de la côte, un coup de feu avait éclaté soudain dans la solitude du bois et le silence du soir, et une balle était venue couper la plume de son chapeau.

«Le comte qui ne se connaissait pas d'ennemis, crut que ce devait être une balle égarée de quelque braconnier et dès le lendemain n'y pensa plus.

«Quelques jours après, votre père ayant voulu s'aventurer sur la mer, son embarcation sombra à quelques brasses de la côte. Le comte était bon nageur et put gagner aisément le rivage. A la marée basse, on retrouva l'embarcation qui s'était enfoncée droit sous la vague. On examina la chaloupe afin de voir quelle avait pu être la cause de cet accident et l'on s'aperçut qu'un trou de tarière avait été fraîchement percé sous la ligne de flottaison. Cette fois, l'intention perfide d'un ennemi était évidente, et le comte comprit qu'on en voulait à ses jours.

«Immédiatement, il fit à la tête de ses gens, une battue de son domaine. Mais à l'exception de quelque cerf dix cors, de deux sangliers solitaires et d'un vieux loup à tête grise, fauves qu'on força de sortir de leurs tanières, on ne découvrit aucun indice de la présence d'un malfaiteur.

«Le comte fut obligé, le lendemain, d'aller passer une couple de jours à
Nantes pour retirer quelque argent de chez son notaire.

Le soir du départ de son mari, la comtesse était assise dans l'enfoncement d'une fenêtre, assez profond pour former une chambre à lui seul. Du haut de la tourelle où était situé son appartement, elle dominait les arbres du parc et regardait tristement tomber la nuit sur l'océan.

«De noirs nuages voilaient l'horizon. Le vent soufflait du large et chassait vers la côte de grosses vagues qui venaient se briser sur les rochers avec des plaintes attristantes.

«Peu à peu les nuées sinistres se confondant avec les ténèbres, une nuit sépulcrale s'étendit sur la mer dont les grande voix s'élevaient mugissante et terrible du fond de l'obscurité.