[Note 46: A quelque lecteur, le récit de cet horrible meurtre semblera peut-être d'abord disparate et choquant, dans ce tableau où nous avons tâché de peindre la vie civilisée à côté de la vie sauvage. Mais en y réfléchissant davantage, on verra que j'ai voulu montrer à côté de la barbarie des Iroquois, que notre civilisation relative n'a pu étouffer entièrement, chez les peuples réunis en société, ce germe de cruauté qui existe dans l'homme; et que le siècle qui produisit la Brinvilliers, empoisonneuse de trop célèbre mémoire, exécutée en 1676 pour avoir successivement tué son père, ses deux frères et sa soeur, pouvait bien aussi donner naissance à un Vilarme. A ce sujet notre civilisation progressive du dix-neuvième siècle ne doit pas être plus fière d'une époque toute remplie du nom de Tropman.]
«Le lendemain le comte, arrivant à Kergalec, apprit la mort de sa femme. Il s'en montra fort affecté et pleura longtemps auprès de la morte. Comme j'étais en garnison à La Rochelle, il m'envoya une lettre de faire part me priant d'assister aux funérailles de la comtesse. Je n'eus pas l'honneur de vous y voir.»
—Hélas! j'étais malade, dit mademoiselle de Richecourt et les médecins avaient défendu de me laisser sortir. Je n'appris la perte cruelle que je venais de faire lorsque je fus complètement rétablie, plusieurs jours après la sépulture de ma pauvre mère. Ce fut mon père lui-même qui, les larmes aux yeux, me vint annoncer cette fatale nouvelle.
«Je passai quelques jours au château continua Mornac, et retournai ensuite rejoindre ma compagnie à La Rochelle. Six ou huit mois plus tard, je reçus du comte une lettre qu'un de ses serviteurs me vint apporter à franc-étrier. Mon oncle me conjurait de me rendre en toute hâte auprès de lui. Je sollicitai un cour congé d'absence, je sautai en selle, et quelques heures plus tard le galop de mon cheval résonnait dans l'avenue du château de Kergalec.
«Je trouvai le comte à écrire son testament. Il m'en fit lui-même la remarque.
«—Si vous me voyez aussi sérieusement occupé, me dit-il, c'est que je me bats de duel demain matin. Je vous ai fait demander pour me servir de témoin.
«—Mais avec qui vous battez-vous.
«—Avec le baron de Vilarme
«—M'est-il permis de vous en demander la raison?
«—C'est tellement horrible, mon pauvre ami, me dit le comte en comprimant un sanglot que je ne sais comment m'y prendre pour vous le répéter. Autant vaut pourtant vous le dire sans périphrases; ce sera moins long. Hier, dans une chasse où je me trouvais avec quelques gentilshommes du voisinage, le baron de Vilarme laissa à entendre que ne paraissais m'être consolé bien vite de la mort de ma femme. Je lui fis remarquer l'inconvenance de ses paroles. Il répliqua qu'il y avait des propos bien plus inconvenants encore qui circulaient sur mon compte. Je lui criai de rétracter ses paroles ou de s'expliquer. Poussé à bout, il me dit que l'on m'accusait d'avoir… étranglé ma femme! Oh! n'est-ce pas que c'est atroce! Cet homme qui fut autrefois mon rival n'a jamais pu me pardonner d'avoir eu les préférences de la comtesse. Je lui jetai mon gant de chasse à la figure et nous nous battons à mort demain matin.»