«Vous comprenez, ma chère cousine, toute l'infernale méchanceté de Vilarme. Non content d'avoir assassiné votre mère, il voulait perdre le comte de réputation et le flétrir à tout jamais du sceau d'une accusation infâme. Il savait la froideur qui existait depuis plusieurs années entre vos parents, ainsi que la jalousie que leur portaient les hobereaux du voisinage, et s'était dit sans doute, que l'accusation dont il chargeait votre père prendrait de fortes racines dans un tel terrain.»
—Mais, s'écria Jeanne, c'est un démon incarné que cet homme!
—C'est un beau spécimen de scélérat. Mais pour être l'esprit malin, je ne le crois pas. Si vous aviez voulu me laisser le provoquer, il y aurait plusieurs semaines que j'en aurais purgé la terre.
«Le lendemain matin nous traversâmes le parc, suivis seulement d'un vieux serviteur de confiance et d'un chirurgien des environs qui donnait depuis longtemps ses soins à la famille.
«C'était une brumeuse et froide matinée de décembre. Nous descendîmes sur le bord de la mer, à l'endroit choisi pour la rencontre.
«La mer grise, fouettée par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les sombres crans de la côte. Quelques mouettes, aussi matinales que nous, battaient lourdement de l'aile en rasant les flots, et, luttant contre la brise, jetaient leur cris rauques au vent. Un ciel morne et bas pesait sur l'océan et semblait écraser la falaise qui surplombait, à plus de cent pieds de hauteur, la grève où nous étions. Ce lieu triste, désolé, était bien choisi pour y mourir sans regretter l'existence. Car il semble qu'il en doit plus coûter de quitter la vie par un beau soleil et dans une prairie émaillée de fleurs, que dans un endroit sauvage et sous un ciel terne d'hiver.
«Nous étions les premiers arrivés.
«Durant un bon quart d'heure nous attendîmes. Le comte était calme et se promenait de long en large avec moi, afin d'entretenir la circulation, car l'air était très-vif.
«—Mon cher neveu, me dit-il tout à coup, promettez-moi de remplir mes dernières volontés si je suis tué. Je vous fais mon exécuteur testamentaire. Après l'horrible accusation qui est cause de ce duel, je n'oserais jamais vous prier de marier ma fille; mais au moins promettez-moi de la protéger.»
—Je vous avouerez, ma cousine, que l'idée d'épouser une petite pensionnaire de couvent, que je ne connaissais que pour l'avoir vue lorsqu'elle n'avait encore que trois ou quatre ans, me souriait fort peu. Joint à cela que j'avais alors la plus grande répulsion pour le mariage.