Puis le pays entier était solennellement convoqué sur un même point.
Chacun emportait des présents destinés parents décédés. C'était ordinairement des colliers des haches et des chaudières de cuivre.
On creusait une grande fosse commune que l'on tapissait de peaux de castor, et les ossements y étaient déposés en grande pompe, avec les présents offerts. Après avoir placé au-dessus des nattes et des écorces, on les recouvrait de terre, et l'on dressait une clôture de pieux tout autour de ce vaste tombeau pour le mettre à l'abri des profanateurs.[49]
[Note 49: Voir Bressany.]
A deux arpents du cimetière aérien et particulier d'Agnier s'étendait u rocher couvert d'arbustes touffus. Par suite de quelque commotion terrestre, la base du rocher s'était fendue et avait, en se séparant, formé une caverne sans issue qui s'étendait à une trentaine de pieds de profondeur. Brusquement séparées à leur base, dans une largeur de quinze pieds, les parois de la grotte étaient retombées l'une sur l'autre, à la partie supérieure, de manière à former un angle dont la pointe faisait le toit de la caverne.
A cause du voisinage immédiat du champ des morts, les habitants d'Agnier ne pénétraient jamais dans cette grotte dont l'entrée se cachait d'ailleurs au regard sous un massif de broussailles.
A l'heure où Mornac, attaché au poteau de supplice, semblait près de dire à la vie un éternel adieu, si, bravant la crainte instinctive que vous eût inspiré la proximité du cimetière dont les muets habitants dormaient immobiles sur leurs sarcophages aériens rendus encore plus fantastiques par l'obscurité de la nuit, vous eussiez bravement écarté les broussailles qui formaient l'entrée de la grotte, vous auriez pu voir, au fond de la caverne, à la lueur pâle d'un tout petit feu, un homme assis par terre, les coudes sur les genoux et la tête perdue dans les deux mains.
Qui veillait donc ainsi, seul en cet endroit solitaire, à une heure aussi avancée?
Était-ce le spectre de quelque Iroquois décédé qui venait réchauffer ses pauvres os glacés par la mort et la bise d'hiver?
OU bien encore l'âme frissonneuse d'un malheureux Huron tué dans les environs d'Agnier, et jeté dans la caverne, en revenant à cette heure des fantômes se plaindre du destin cruel qui l'avait fait périr loin des rives aimés du lac Huron?