[Note 10: Pour constater la précision de ces détails qu'on feuillette le «Dictionnaire généalogique» de M. Tanguay. Ce précieux ouvrage m'a été d'une grande utilité. On a remarqué, sans doute, que l'intendant ne figure point parmi ces personnages; c'est que M. Robert, conseiller d'état, le premier qui ait été nommé intendant de justice, de police, de finance et de marine pour la Nouvelle-France, ne vint jamais au Canada. M. Talon, qui arriva à Québec en 1665, est le premier qui ait exercé cet emploi dans la Nouvelle-France.]
Comme la députation Iroquoise ne s'était pas encore fait annoncer, M de Mésy présenta le chevalier de Mornac à l'élite de la société québecquoise, réunie au château. On fit le plus bienveillant accueil au jeune homme, que Ruette d'Auteuil invita même à aller passer la soirée chez lui en compagnie de quelques amis qu'il devait réunir.
Mornac accepta avec joie, se montra sensible à tous ces bons procédés, et commençait à répondre au grand nombre de questions qu'on lui posait sur l'état de la France lors de son départ, quand la porte s'ouvrit pour donner passage aux députés Iroquois.
Le silence se fit dans la grande salle; le chef de la députation s'avança vers M. de Mésy, aux côté duquel s'étaient rangées les personnes que nous avons mentionnées plus haut.
C'était un fameux capitaine agnier que ce chef, et redoutable autant par sa bravoure que par son épouvantable cruauté. Des Français, qui avaient été prisonniers dans le grand village agnier, avait surnommé ce farouche guerrier, Néron. Il avait autrefois immolé quatre-vingt hommes aux mânes d'un de ses frères, tué en guerre, en les faisant tous brûler à petit feu, puis en avait massacré soixante autres de sa propre main. Pour perpétuer le souvenir de cette horrible hécatombe, il en avait fait «tatouer les marques sur sa cuisse qui, pour ce sujet, paraissait toute couverte de caractères noirs». [11]
[Note 11: Historique. Voir Les Relations des Jésuites Vol. III, 1663, ch. IX, p. 25.]
Le nom qu'il avait reçu de sa famille était Griffe-d'Ours. Mais celui qui lui plaisait le plus et qu'il s'était, donné lui-même était la Main-Sanglante.
Bien qu'elle dépassât la moyenne, sa taille n'était pas très-élevée; mais larges étaient ses épaules, et tout du long de ses bras on voyait s'entrecroiser des réseaux de muscles puissants. Sur un cou épais reposait une grosse tête, au front et au menton fuyants. Les yeux petits et bruns, brillaient à fleur de l'orbite, tandis que le nez écrasé semblait se confondre avec la bouche, saillante et carrée comme le museau d'une, bête fauve. En un mot, c'était une vraie tête d'ours plantée sur un corps d'homme, à la charpente lourde et aux appétits féroces comme l'animal auquel il ressemblait.
Malgré le tatouage qui couvrait sa figure, ses cheveux rasés sur la plus grande partie de son crâne, l'Iroquois paraissait avoir quarante ans.
Le hasard avait voulu que le chef agnier appartint à la tribu de l'Ours.
Aussi Griffe-d'Ours portait-il bien son nom. Quant à celui de
Main-Sanglante, on sait déjà qu'il était usurpé.