—Hô-ô!

A mesure qu'on avait été servi, le silence avait grandi de plus en plus dans la cabane. On ne parlait que le moins possible dans les festins à tout manger. Il n'y avait pas de temps à perdre.

Bientôt l'on n'entendit plus que le bruit des mâchoires qui déchiraient à belles dents d'énormes bouchées de chair; ou les susurrations des bouches avides aspirant le suc des viandes fumantes.

La grande bataille des estomacs était commencée.

Que le lecteur me pardonne cette scène d'un réalisme effréné. Mais le festin était chez les sauvages une des plus grandes solennités, et je ne saurais la passer sous silence alors que nous sommes entrés dans la grande bourgade d'Agnier que pour étudier de près les moeurs de ses habitants.

Et qu'on n'aille pas croire que je charge ce tableau de couleurs impossibles. Si l'on veut voir jusqu'où allait la gloutonnerie bestiale des Sauvages, on n'a qu'à consulter les Relations des Jésuites (1634) où j'ai puisé les idées d'une partie du présent chapitre. L'on verra que j'ai dû rester en deçà de la description du révérend chroniqueur, surtout quant à ce qui a trait aux suites de la voracité des convives.

Pendant une heure ce fut vraiment incroyable de voir l'énorme quantité de victuailles qui disparut des ouragans pour s'engloutir dans ces trois cents estomacs d'une effrayante élasticité.

A chaque instant retentissaient ces cris:

—J'ai fini ma tête

—Hô-ô! disait Griffe-d'Ours en recevant une écuelle vide. Eh bien! voici ton jambon.