—Madame votre mère doit être chagrine de vous voir repartir sitôt, remarqua Jeanne.
—Oui, cette pauvre mère ne se fait guère à mes absences fréquentes et prolongées. Cependant, depuis qu'elle s'est remariée, je crains bien moins de m'éloigner d'elle.
Jolliet faisait allusion au troisième mariage que sa mère avait contracté dans l'automne de l'année 1665 avec M. Martin Prévost.
On causa quelque temps encore et puis Jolliet prit congé de ses hôtes.
Il baisa une dernière fois la main blanche et potelée de Mme de Mornac, donna une bonne poignée de main au chevalier et sortit.
Il avait le coeur gros.
En regagnant son logis il se disait;
—Je croyais pourtant, mon Dieu! que le temps, l'éloignement prolongé, la vie aventureuse que j'ai menée depuis quatre ans, avaient détruit mon amour pour cette femme. Hélas! je sens bien, au contraire, qu'il n'est pas mort et qu'il vivra toujours au fond de mon âme! Et elle est sacrée pour moi! Elle appartient à un autre homme qui est mon ami! Enfin! comme je me le suis dit souvent, c'était la seule femme que je pouvais aimer; elle ne peut être à moi, je renonce donc à l'amour pour ne plus songer qu'à la gloire! Oui, à la gloire d'attacher mon nom roturier à quelque noble entreprise qui me vaudra les honneurs du respect de la postérité. Déjà la renommés semble me sourire puisque l'on daigne me confier à moi, jeune homme, une mission qui demande le savoir et l'expérience de l'âge mûr. N'importe! si la gloire a coûté aussi cher à ceux qui l'ont obtenue, ils ont dû bien souffrir!
Pauvre Jolliet! tu pressentais donc que la renommée ne s'acquiert ici-bas qu'aux prix d'innombrables souffrances!
O vous tous qui fûtes grands sur terre, inventeurs, capitaines, découvreurs, poètes, artistes renommés, venez donc dire à ceux qui contemplent froidement vos chefs-d'oeuvre, sans rien connaître de l'atroce douleur qui précède et accompagne les enfantements du génie, venez donc leur compter les larmes que ces nobles enfants de votre âme vous ont coûtées!