—Mon Dieu, que voulez-vous donc dire!… Je tremble… Mais vous avez raison, il pourrait nous entendre, il est à côté de nous… Demain… n'est-ce pas? Demain, Mme Jolliet, ma mère adoptive, se rend avec son fils et ses serviteurs pour veiller à ses moissons, sur sa terre de la Pointe-à-Lacaille. Je l'ai décidée, comme les années précédentes, à m'emmener avec elle. Venez me reconduire ce soir à ma demeure, et je vous ferai demander par le jeune Jolliet de nous accompagner en ce voyage. Notre parenté vous y autorise, et par le temps qui court, où les Sauvages sont toujours aux aguets, une bonne escorte est plus que nécessaire. A la Pointe-à-Lacaille, nous pourrons nous voir seul à seul. Vous me direz tout! Et vous m'aiderez à échapper aux obsessions de cet homme odieux! Mais, chut! voici Mme d'Auteuil qui revient.

En ce moment, Mlle de Richecourt aperçut du coin de l'oeil quelqu'un qui se penchait derrière elle pour reprendre son mouchoir qu'il avait laissé tomber. C'était Vilarme qui, après s'être redressé, passa son bras sous celui du jeune Jolliet, s'éloigna de quelques pas et lui dit:—Mlle de Richecourt m'a tantôt appris le voyage que vous faites demain à la Pointe-à-Lacaille. (Vilarme, n'ayant pas parlé de la soirée à Mlle Richecourt, mentait effrontément). Comme les Iroquois rôdent sans cesse aux environs, je crois que plus votre escorte sera nombreuse plus sûr en sera votre voyage. Si vous les voulez bien accepter, je vous offre mes services, tout faibles qu'ils sont, et je serai fort heureux de vous accompagner. Outre que je pourrai vous être utile, j'aurai l'occasion de continuer mes observations sur votre beau pays, et d'aller chasser dans les îles situées en face de la Pointe-à-Lacaille. On dit qu'elles sont bien giboyeuses?

Surpris par cette demande à brûle-pourpoint, le jeune Jolliet accepta les offres de M. de Vilarme. Mais après deux minutes de réflexion il s'en repentit. Bien que Mlle de Richecourt ne lui eût jamais rien dit contre M. de Vilarme, il n'était pas sans s'être aperçu de l'antipathie qu'elle ressentait pour cet étranger, qu'il détestait lui-même sans trop savoir pourquoi, ou peut-être pour un motif que nous découvrirons bientôt et que le jeune homme ne se voulait point avouer.

La soirée s'écoula sans autres incidents dignes de remarque. L'heure du départ arrivée, M. de Vilarme vint demander à Mlle de Richecourt la faveur de l'accompagner chez elle. Mais celle-ci refusa gracieusement en disant que MM. Jolliet et de Mornac s'étaient offerts avant lui et qu'elle avait accepté leurs services.

Vilarme se mordit les lèvres et se perdit aussitôt dans le groupe des invités qui sortaient.

Pendant que Mornac allait chercher son chapeau, qu'il avait laissé dans l'antichambre, Jeanne dit rapidement quelques mots à l'oreille de Louis Jolliet, qui répondit par un mouvement affirmatif.

En regagnant le logis de sa mère, Jolliet pria Mornac d'accompagner sa famille à la Pointe-à-Lacaille.

Mornac le remercia avec effusion, et il fut convenu que le chevalier rencontrerait ses nouveaux amis le lendemain matin sur les neuf heures, à la basse-ville, près du Magasin.

Le gentilhomme laissa Mlle de Richecourt à la porte de la demeure de Mme Guillot, après avoir baisé la main de sa cousine et souhaité le bonsoir à Louis Jolliet, et s'en revint à l'hôtellerie du Baril d'Or, en longeant le mur d'enceinte du château Saint-Louis.

La nuit était noire et quelques rares étoiles se montraient seulement au ciel. Les rues de la petite ville étaient sombres et désertes, et Mornac n'entendait d'autre bruit que celui de ses pas et que les notes étranges et plaintives d'une jeune Huronne qui endormait son nouveau-né. Ce chant doux, triste et lent, venait du fort des Hurons que le chevalier longeait en ce moment, et sortait d'un ouigouam à peine éclairé par les lueurs mourantes d'un feu qui allait s'éteindre.