Le lendemain matin, sur les neuf heures, vis-à-vis le Magasin et dans une chaloupe que la vaque berçait doucement à quelques pieds du rivage, un homme se tenait de debout. Au soin qu'il prenait de ne pas laisser échouer l'embarcation, à l'impatience qu'il manifestait en jetant de fréquents regards dans la rue Sous-le-Fort, il était évident qu'il avait quelqu'un à prendre à son bord et qu'il attendait. Cet homme, trapu, aux traits énergiques mais non pas sans indices de bonté d'âme, s'appuyait sur une longue gaffe en s'y retenant de ses mains larges et calleuses. Il s'appelait Baptiste Joncas, et cultivait, à titre de fermier, la terre que Mme Guillot possédait à la Pointe-à-Lacaille et qu'elle tenait de son père, feu M. d'Abancour. Cet homme avait pratiqué plusieurs métiers. D'abord il était venu au Canada comme marin; puis il s'était fait trappeur, coureur des bois, interprète et enfin cultivateur.
A quelques pas de là, sur la plage, un second personnage, compagnon du premier, s'appuyait sur la pince d'un canot d'écorce à moitié tiré à sec sur la rive. C'était un Sauvage de haute stature, à la peau luisante et couleur de cuivre, au regard perçant et fier. Il était à demi-nu et le vent du matin gonflait par derrière le manteau de peau de castor qui recouvrait négligemment ses épaules et laissait découverts la poitrine et les bras.
—Mon frère! lui cria Joncas, ne crois-tu pas que la marée commence à monter?
—Oui, camarade, répondit le Renard-Noir, dont le regard se glissa comme un trait sur le fleuve.
—Et nos gens qui n'arrivent pas! Je leur ai pourtant bien dit que nous n'aurions pas trop de tout le montant pour nous rendre afin de pouvoir entrer dans la rivière Lacaille au commençant du baissant et avant que les battures soient trop découvertes. Le vent ne donne pas mal; mais il n'aurait qu'à tomber… Ah! les voilà, je crois.
Joncas regardait vers le haut de la rue Sous-le-Fort. Il aperçut un groupe de personnes qui descendaient de la haute-ville et s'approchaient.
—Oui, reprit-il, c'est madame et sa suite.
Un instant après apparurent Mme Guillot, qui se retenait au bras de son fils Louis Jolliet, et Mlle de Richecourt, s'appuyant sur l'avant-bras galamment arrondi du chevalier de Mornac. Derrière eux venait le sombre Vilarme, qui jetait des regards farouches sur Jeanne et son cavalier. Enfin suivait Jean Couture, l'un des garçons de ferme de Mme Guillot. Il était chargé de paniers et d'effets. Chacun, à l'exception des deux femmes, étaient armé d'un mousquet. Mornac et Vilarme avaient en outre des pistolets à la ceinture.
C'était chose sérieuse, à cette époque, qu'un voyage d'une dizaine de lieues. On dit même que les bons bourgeois de Québec ne s'embarquaient jamais pour les Trois-Rivières ou Montréal sans s'être confessés avant leur départ et avoir fait leur testament. Les temps ont un peu changé, Dieu merci!
—Embarque! embarque! cria Joncas d'aussi loin qu'il se put faire entendre.