Le gendre de Noël Morin, Gilles Rageot, notaire royal et garde-notes à
Québec, devint après son beau-père, seigneur du fief de Saint-Luc,
Rivière-à-Lacaille. Le sieur Louis Couillard de L'Espinay, fils de
Guillaume Couillard et Guillemette Hébert, succéda, vers la fin du
dix-septième siècle aux droits des trois premiers seigneurs.
Ceux qui sont familiers avec notre histoire savent quelle était l'organisation qui présidait à l'établissement des paroisses dans la colonie naissante de la Nouvelle-France. Le roi y cédait un fief à celui de ses sujets qu'il en jugeait digne et qui, en retour devait à couronne foi et hommage, avec l'aveu, le dénombrement et le droit de quint, etc., à chaque mutation. Ce seigneur divisait son fief en fermes qu'il concédait lui-même à raison d'un ou deux sols par arpent et d'un demi-minot de blé pour la concession entière. Les censitaires devaient, en échange, faire moudre leur grain au moulin du seigneur auquel ils donnaient la quatorzième partie de la farine pour droit de mouture, et payer, pour lods et ventes, le douzième du prix de leur terre.
Bien qu'à l'origine les seigneurs possédassent au Canada le redoutable droit de haute, moyenne et basse justice, ils ne l'exercèrent que rarement et l'histoire n'en mentionne aucun abus. A vrai dire, nos seigneurs étaient plutôt des fermiers du gouvernement que les représentants de ces feudataires et tyrans du moyen-âge qui traitaient le peuple comme du vil troupeau d'esclaves taillables et corvéables à merci. Aussi bien, comme le disait Frontenac en 1673, le roi entendait-il qu'on ne les regardât plus que comme des engagistes et des seigneurs utiles. Partant de là et considérant les résultats obtenus, l'on peut dire que ce système de colonisation était l'un des meilleurs que l'on pouvait mettre en usage à cette époque, vue que les seigneurs avaient le plus grand intérêt à attirer des colons sur leur fief et à les bien traiter pour en augmenter rapidement le nombre.
Aux temps difficiles où se reporte cette histoire, chaque petit bourg avait son fort où l'on se réfugiait en cas d'alerte pour résister aux bandes d'Iroquois qui rôdaient continuellement par toute la colonie. Ce fort consistait en une enceinte de pieux et occupait habituellement le centre du bourg. Il entourait assez souvent la demeure seigneuriale et, quelquefois, était défendu par de petites pièces de canon dont les Sauvages avaient grand'peur.
En 1664, il n'y avait pas encore de seigneur résidant au petit établissement de la Pointe-à-Lacaille et M. Louis Couillard de l'Espinay ne devait se faire construire un manoir aux abords du bassin de Saint-Thomas que plusieurs années après; de sorte que la demeure de Mme Guillot, qui se trouvait la plus ancienne et la plus grande, était protégée par une enceinte de palissades hautes d'une quinzaine de pieds et qui entourait à la fois la maison, la grange et les dépendances, toutes situées sur la rive gauche de la Rivière-à-Lacaille.[26]
[Note 26: C'est-à-dire sur la rive opposé à celle où l'on trouve encore des vestiges de la Vieille-Église. La propriété qui borde ainsi la rive gauche de la Rivière-à-Lacaille, près de son embouchure, appartient maintenant à mon bon ami, M. L. H. Blais, qui, plus sensible aux joies de la famille et aux douces occupations domestiques, qu'aux soucis de la politique, vient de se retirer volontairement de la vie publique où ses talents lui assuraient pourtant un bien beau rôle.]
Les détails qui précèdent laissent voir, en peu de mots, comment se formaient les paroisses dans les premiers temps de la colonie.
Nous rejoignons nos personnages dans l'habitation de Mme Guillot, sur le six heures du soir, avant le souper. Tandis que la maîtresse de céans s'occupe à ranger les assiettes sur une grande table carrée, au milieu de la cuisine, et que la femme de Joncas, est à moitié enfouie sous le haut manteau de la cheminée où la flamme pétille gaîment et rougit le frais visage de la jeune fermière qui surveille avec recueillement la cuisson d'une omelette au lard, Jeanne de Richecourt, Mornac et Jolliet, debout devant les deux fenêtres de la cuisine qui regardent sur le côté du nord, assistent silencieux au coucher du soleil.
Aussi le spectacle qui attirait leur attention est-il propre à captiver des âmes jeunes et passionnées.
Globe de flamme incandescente, le soleil s'inclinait à l'occident vers la cime des Laurentides derrière laquelle il allait bientôt disparaître. Eclairé fortement par les derniers rayons de l'astre, le sommet du Cap Tourmente se découpait ainsi qu'un immense diadème aux dentelures d'un or ardent comme celui de la Guinée, pendant que le reste du cap reposait à demi effacé dans l'ombre.