—La forêt avait reverdi seulement quatre fois au-dessus de ma jeune tête, lorsque le grand chef des blancs, qu'ils appelaient Champlain, vint établir, sur le cap de Stadaconna, la vaste bourgade que nous avons quittés au commencement du jour qui vient de s'éteindre. Depuis ce temps-là l'hiver a soixante fois blanchi les branches des bois.

«Notre nation, celle des Ouendats que les blancs ont nommés Hurons, était la plus puissante de toutes les tribus qui couvraient les terres de chasse du Canada. Les armes et le nombre de ses guerriers la faisaient respecter au loin. La petite peuplade des Iroquois osait pourtant croiser ses tomohâks avec les nôtres et ne craignait même pas de nous attaquer. Ses guerriers étaient moins nombreux, mais plus unis, plus vigilants, plus rusés, plus cruels que les nôtre porté à préférer les expéditions de chasse aux courses continuelles dans les sentiers de guerre. Que mes frère blancs ne croient pas que nos guerriers, une fois au combat, fussent moins braves, moins forts, moins agiles que ceux des Cinq Cantons. Mes frères se tromperaient. Mais ce que finit par causer la perte de ma nation, c'est que le Grand-Esprit a toujours donné à ses enfants hurons des coeurs plus doux et des yeux moins épris de la vue du sang que ceux de nos ennemis. Tandis que les Iroquois ne craignaient point de venir se cacher aux environs de nos villages pour enlever quelques chevelures, nos guerriers, qui rêvaient de grandes chasses aux caribous, se laissaient quelquefois surprendre jusque dans leurs cabanes.

«Nous étions encore les plus nombreux et les plus forts, lorsque dans l'été qui suivit l'arrivée du puissant chef blanc, mon père Darontal, qui était le grand capitaine de notre nation, pria le vôtre d'accompagner, avec quelques soldats blancs, nos hommes de guerre dans une expédition contre les Cinq Cantons iroquois. Vos armes merveilleuses et terribles alors inconnues aux enfants de la forêt, devaient nous aider beaucoup en frappant nos ennemis d'épouvante. Ce qui arriva. Dès que les Iroquois eurent vu les éclairs, entendu le tonnerre sortir de vos armes et jeter la mort dans leurs rangs, ils se sauvèrent dans les bois où nos guerriers les poursuivirent bien loin. Je me souviens d'avoir entendu raconter cette victoire par mon père lorsqu'à son retour, il suspendit au poteau du ouigouam, les scalps des ennemis qu'il avait tués.»

Au souvenir des exploits de son père, la figure bronzée de Renard-Noir s'anima d'un noble orgueil. Ses yeux, où les lueurs de foyer venaient se réfléchir, semblaient lancer des flammes. Après quelques instants de silence il reprit:

«—J'avais continué de croître et mes yeux avaient vu dix fois la neige fondre autour de nos cabanes, lorsque le grand chef blanc vint passer un hiver sous le ouigouam de mon père Darontal.[30] C'était à la suite d'une seconde expédition contre nos ennemis les Iroquois. Elle avait été moins heureuse que la première, et les nôtre avaient été obligés de s'en revenir au pays, après voir tué pourtant beaucoup d'ennemis. La saison des neiges était proche et nos guerriers n'avaient pas voulu se hasarder à escorter votre capitaine jusqu'à Stadaconna. Ils l'avaient décidé à passer l'hiver dans une de leurs bourgades. Votre chef choisit celle de Carhagouba parce que mon père, qui était son ami, l'habitait. C'était le plus grand village des attignaoantans.

[Note 30: On sait que Champlain fut obligé d'hiverner, en 1616, au pays des Hurons, et qu'il y fut l'hôte de l'un des principaux chefs nommé Darontal.]

«C'est alors que je le vis, cet illustre capitaine qui savait toutes les choses que le Grand-Esprit peut donner aux hommes de connaître. Depuis longtemps le bruit de son nom et de sa puissance avait frappé l'oreille des femmes, des enfants et des vieux de notre nations, qui ne l'avaient pas encore vu. Toutes les familles de la bourgade allèrent au-devant de lui. Des coureurs nous avaient annoncé d'avance sa prochaine arrivée. Quand il parut nos yeux n'étaient pas assez grands pour le regarder et chacun admirait sa bonne mine, ses armes étranges et terribles et ses riches vêtements.

«Pendant l'hiver qu'il passa sous le ouigouam de mon père, il me prit en amitié, à la lueur du feu de la cabane, il commença à m'initier au secret de deviner dans vos livres les signes visibles de la pensée. En retour, je le suivais partout, je prenais soin des ses armes et l'accompagnais à la chasse où je lui étais utile en portant ses munitions et le gibier qu'il tuait.

«Je m'attachai tant à lui que je demandai à mon père d'accompagner le grand capitaine à Stadaconna quand le printemps fut revenu. Ce qui me fut permis lorsque le chef blanc eut dit à Darontal qu'il consentait à m'emmener et à me garder avec lui tout le temps que je voudrais.

«Quand la glace qui couvrait les grands lacs se fut en allée, je descendis la longue rivière avec l'escorte qui accompagnait les blancs.