«Durant bien des lunes je demeurai à Stadaconna auprès du savant capitaine. J'achevai d'apprendre à lire, et, instruit dans votre religion par des robes noires, j'eus la tête lavée par l'eau qui rend chrétien. J'assistai à l'agrandissement du village de Québec et pris part aux travaux que dirigeaient le grand maître qui portait bien son nom puisque celui-ci veut dire champ fertile.
«J'avais vu l'été réchauffer vingt-quatre fois la terre, lorsque d'autres blancs, ennemis des vôtre,[31] s'en vinrent déclarer la guerre à nos amis qui, en plus petit nombre et affaiblis par la faim, se rendirent prisonniers aux Yangees [32] qui les emmenèrent tous sur leurs grands canots par delà le vaste lac salé.
[Note 31: Kirtk et les troupes anglaises.]
[Note 32: Le mot Anglais était trop dur à prononcer pour une bouche sauvage. Aussi les Iroquois et les Hurons disaient-ils Yangees; d'où le mot Yankees.]
«Privé de mon second père, le grand capitaine blanc, et plein de haine contre les étrangers nouveaux venus dont je ne comprenais pas le langage je m'échappai sur un canot et m'en retournai au pays des Ouendats.
«Ce fut alors que la belle Fleur-d'Étoile [33] se trouva sur le sentier de ma jeunesse. Nous chassions près des bords du la Ouentaron [34], lorsque la jeune fille m'apparut un soir sur le rivage. Elle venait de se baigner et l'eau ruisselait sur son beau corps, que rougissaient les rayons du soleil couchant. J'avais déjà remarqué Fleur-d'Étoile entre toutes les vierges du village de Teanaustayé, et chaque fois que je l'avais rencontrée mon coeur avait battu plus vite. Je m'approchai d'elle et lui dis: «Fleur-d'Étoile veut-elle être la femme du Renard-Noir?» Elle sourit et répondit: «Fleur-d'Étoile sera bien heureuse d'habiter le même ouigouam que le Renard-Noir, si le jeune guerrier peut se rendre à la nage jusqu'à l'autre côté du lac et revenir de même sans s'arrêter. Fleur-d'Étoile aime les hommes braves et forts.»
[Note 33: Ce nom que le Renard-Noir donne à la jeune fille est dérivé de celui d'une plante indigène, l'étoile jaune ailée (aster). «La tige de cette plante a environ deux coudées de haut, elle est rondes et fort chargée de feuilles d'un vert obscur. Ses fleurs jaunes sont en étoiles rondes et naissent à l'extrémité de la tige sur des pellicules assez longs.»—Charlevoix, tome II.]
[Note 34: C'était le nom sauvage du lac aujourd'hui appelé Simcoe.]
«Je regardai la distance à parcourir. Elle était longue; mais Fleur-d'Étoile était si belle! Je me jetai dans le lac en nageant vers la rive opposée de l'anse où nous étions. La jeune fille battit des mains. Mes forces s'en accrurent.
«Le soleil venait de tomber derrière les grands arbres, et la nuit s'élevait de la terre vers les cieux encore éclairés. Je nageai longtemps et quand j'atteignis l'autre rive, les ailes du soir planaient au-dessus du lac. Je n'entrevoyais plus Fleur-d'Étoile à l'endroit où je l'avais laissée, mais je me guidai sur sa voix pour revenir. Dès qu'elle avait cessé de me voir, elle avait commencé un chant vif et sonore dont les notes légères, traversant l'espace, venaient frapper joyeusement mon oreille et augmenter ma vigueur.